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Liberté conditionnée

Adolescent, j’ai fait de brefs séjours dans un établissement médico-social, puis mon activité professionnelle m’a amené à en fréquenter à travers l’Hexagone durant quinze ans, il y a certes des évolutions et des améliorations notables dans la prise en charge des résidents, mais n’est-ce pas incongru de parler de liberté dans le milieu institutionnel ?


Liberté institutionnelle


Je me souviens du temps où les garçons étaient séparés des filles, c’était l’époque bénie pré-soixante-huitarde où on ne pratiquait pas le mélange des genres et des sexes, chacun était cantonné dans son secteur (sauf pour la messe du dimanche matin et quelques déjeuners festifs) et il était interdit d’aller d’un secteur à l’autre sans être accompagné par un éducateur. En ce temps-là, nous ne pouvions regarder la télévision que le mercredi après-midi, le samedi soir et le dimanche après-midi, dans des créneaux horaires très rigides. En ce temps-là, nous étions dans des dortoirs. C’était le temps où enfreindre les interdits, c’était un plaisir et une éducation involontaire à l’autonomisation. N’ayant pas le droit, nous prenions le gauche, comme l’on dit. Progressivement, à partir des années 1970, en même temps que la libération des mœurs, on a vu les règlements intérieurs commencer à s’assouplir. Ainsi, dans les années 1980, on circulait librement entre les secteurs et on mangeait où et avec qui on voulait. Parallèlement, peu à peu, on est passé du droit au dû, de la rigueur à la permissivité, de l’éducation à une certaine autonomie à l’éducation à l’assistanat des résidents. Aujourd’hui, normalement, chaque résident à sa chambre et sa salle de bains ; je dis normalement car, dans certains vieux établissements, les salles de bains communes ne sont pas rares, de même que les chambres-dortoirs ; c’est particulièrement vérifiable dans des établissements recevant des personnes déficientes intellectuelles.


Pour autant, peut-on parler de liberté ?


Qui plus est de liberté d’aller et de venir selon son bon vouloir ainsi que c’est le cas pour tout être humain libre de ses mouvements ? Que dit le Larousse au sujet de la liberté ? « 1° État de quelqu’un qui n’est pas soumis à un maître. 2° Situation de quelqu’un qui se détermine en dehors de toute pression extérieure ou de tout préjugé. 3° Possibilité d’agir selon ses propres choix, sans avoir à en référer à une autorité quelconque. 4° Situation psychologique de quelqu’un qui ne se sent pas contraint, gêné dans sa relation avec quelqu’un d’autre. »

Ces quelques définitions de la liberté sont suffisamment parlantes, me semble-t-il, pour remettre la liberté institutionnelle à sa juste place, c’est-à-dire celle de liberté conditionnelle. Même si l’on se gausse assez facilement, dans certains établissements, des droits et libertés que l’on y accorde à ses « chers résidents ».


"... on appelle cela, au choix, de la manipulation, du conditionnement, voire du chantage affectif, quelle que soit la forme qu’on lui donne."


Soyons clairs :

1° Bien sûr que l’on est soumis à l’autorité d’un « maître », et même de plusieurs, dans toute maison d’accueil, aussi accueillante soit-elle : le directeur et le personnel encadrant.

2° Bien sûr qu’il est impossible de se déterminer en dehors des pressions des susdits directeur, spécialistes en tout genre et aidants professionnels, car tout lieu clos, hébergeant une communauté, engendre automatiquement rapports de force, préjugés et projections.

3° Ainsi, toute personne vivant en milieu institutionnel, et ayant des velléités émancipatrices hors cadre réglementaire, doit obligatoirement en référer à une autorité quelconque, en espérant que sa volonté soit exaucée.

4° Il en résulte que les résidents sont psychologiquement plus ou moins contraints à se soumettre aux diktats de l’autorité ; on appelle cela, au choix, de la manipulation, du conditionnement, voire du chantage affectif, quelle que soit la forme qu’on lui donne.


L’arlésienne institutionnelle


Au final, ne joue-t-on sur les mots ? La liberté, au sens profond du terme, n’existe pas dans les établissements médico-sociaux. Dire le contraire, c’est mentir, c’est entretenir un jeu de dupes. Il n’est pas possible d’aller et venir au gré de ses envies lorsqu’on vit sous l’égide du carcan institutionnel. Je dirais même que c’est sensément impensable du fait de contraintes budgétaires et administratives, entre autres. Si chaque résident faisait ce qu’il veut, quand il veut, comme il veut, la maison d’accueil serait ingérable.

En conséquence, appelons un chat un chat : la liberté institutionnelle est conditionnée. En institution, on jouit d’une certaine liberté de mouvement et de choix mais sûrement pas de n’importe quelle liberté. Ces libertés sont incomparables avec ce que l’on a connu avant 1968 sans pour autant être la panacée. Si l’on veut espérer mieux, il faut opter pour l’emploi direct, mais sans garantie non plus car d’autres conditions s’imposent.


Vivre dans un établissement médico-social, cela implique d’être conscient des limitations de libertés auxquelles on sera forcément confronté. On peut reprocher et demander beaucoup de choses aux « maisons d’accueil » mais pas l’impossible, du moins dans l’état actuel de la situation. En revanche, il est indispensable de parler vrai aux résidents afin qu’aucun doute ne subsiste dans leur esprit. C’est la moindre des politesses, je pense.

(Article paru dans les ASH Établissements N°13 en Octobre 2021)





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