La santé est malade

Secteur hospitalier à l’agonie


Des décennies que j’ai la même canule et j’apprends subitement qu’elle n’est plus fabriquée. Plus exactement, on la fabrique mais avec des références et des cotes différentes : pour une taille identique, le diamètre est plus petit de 2 mm environ. Ce n’est pas grand-chose, 2 mm, se dira-t-on, ça ne devrait pas se répercuter sur la ventilation. Et pourtant, ça fait toute la différence. D’une ventilation à peu près convenable, je passe à une hypoventilation invivable.

Ça m’a pris d’un coup, j’avais la nouvelle canule depuis à peine un mois, m’accommodant tant bien que mal à une ventilation parfois oppressante. Néanmoins, dans un premier temps, on avait réussi à compenser la perte d’air supplémentaire (il y a toujours des fuites d’air avec une trachéotomie) par des moyens précaires. Et puis, sans raison ni explication convaincante, soudain la compensation n’a plus suffi, les fuites d’air étaient trop importantes. Direction hôpital donc. Où c’est ubuesque. On me colmate au petit bonheur la chance à coups de sparadrap et de boules de gaz, en vain. La médecin et l’infirmier sont comme une poule devant un couteau, dépassés par la situation. Résultat : c’est pire qu’en arrivant. Un bricolage grotesque montrant toute l’impuissance (et une certaine dose d’incompétence) de la toubib, par ailleurs pratiquante assidue de la méthode Coué. Le Respirateur ne servait plus à rien.

Heureusement, j’étais accompagné par deux personnes. Ainsi, dans la voiture, pour le retour : l’une conduisait et l’autre jugulait tant bien que mal les fuites, en comprimant ma trachée avec une main ; sinon je ne sais pas comment nous serions rentrés. À la maison, ma femme a trouvé une solution temporaire nettement plus efficace afin de pallier l’asphyxie invivable, le temps de retrouver une canule mieux adaptée et pérenne.


Étouffer ! On n’imagine pas ce qu’est une sensation d’étouffement permanente. Il faut le vivre pour le comprendre. C’est infernal et désespérant, à tel point que l’on a envie de mourir si cela s’éternise. Juste envie de mourir pour cesser de suffoquer. À cause d’une canule qu’on avait mis des années à me dégotter et qui n’existe plus maintenant. Qu’on la fasse évoluer pourquoi pas, mais pourquoi en modifier les dimensions ?

Un seul millimètre vous manque et tout est chamboulé.

C’est d’autant plus rageant que, du fait d’une déformation de la trachée, je ne supporte de porter qu’un type de canule fabriqué dans un matériau précis. Ça fait des décennies que je suis au courant qu’il ne vaut mieux pas sortir des standards, de la normalité en vigueur dans tous les domaines, ce énième « accroc » ne déroge pas à la règle.

Au demeurant, la politique de santé publique va si mal qu’il y a de plus en plus fréquemment des ruptures de stock de matériels médicaux et de médicaments dans les hôpitaux. Notamment de canules : de nombreux utilisateurs de canule se plaignent de problèmes d’approvisionnement, les contraignant à trouver des palliatifs peu orthodoxes, avec l’aval, voire l’encouragement d’un milieu médical bien moins tatillon et regardant sur certaines règles de stérilité et d’hygiène, qu’il ne l’était depuis quelques décennies.

Autour de moi, mon réseau de connaissances et d’amis, gravitant dans le milieu paramédical le médical, se démènent pour me trouver une canule supportable et conforme à mes besoins spécifiques, car l’hôpital est dépassé, trop lent en raison de son état catastrophique. Heureusement que j’ai créé autour de moi, au fil des ans et de mes rencontres militantes ou professionnelles, un réseau de spécialistes fidèles et efficients. Cette anecdote montre néanmoins l’extrême gravité de la situation dans le milieu médical. Tout le monde n’a pas un réseau de personnes pouvant suppléer, au moins partiellement et temporairement, les carences du système de santé.


Dire que le système de santé français était un des meilleurs au monde, si ce n’est le meilleur au siècle dernier. Et des politiques de restrictions budgétaires drastiques et nonsensiques ont mis ce système de santé à l’agonie. Des politiques que l’on peut qualifier sans exagération de criminelles puisqu’elles entraînent régulièrement des morts, dans un silence le plus profond possible, par manque de moyens, d’effectifs et de lits, imposés par les gouvernements successifs depuis le début du siècle. À faire peur de se faire soigner.

Politique de destruction massive


J’ai connu le meilleur et le pire en plus de 60 ans de fréquentation assidue du milieu hospitalier. J’ai connu un hôpital à visage humain et, technologiquement, à la pointe. J’avais confiance dans le système de santé et ses représentants, ce n’est plus le cas. Plutôt mourir que de subir l’enfer de nombre de services d’urgence dans le secteur public, quand ils sont encore ouverts. Aujourd’hui, on fait avec, on fait sans, on fait comme on peut, on fait en désespoir de cause, on bricole, on rafistole. L’hôpital n’est plus qu’un tiroir-caisse sans âme. Tout le monde y perd des plumes, de l’envie et de la confiance.

Tout le monde a sa part de responsabilité dans ce gâchis, tout le monde est fautif d’avoir laissé faire des politiques néolibérales, voire d’avoir été complice de la destruction du système de soins, tout le monde a un peu perdu de son âme et de ses illusions, dans ce désastre médical et social. La rentabilité a remplacé l’humanité pour satisfaire des politiques cyniques, menteurs et idéologues d’un capitalisme vampirique. Emmanuel Macron n’a jamais étouffé comme j’étouffe à cause d’une canule inadaptée à 100 € l’unité, comme tant d’autres suffoquent pour la même raison ou pour d’autres raisons tout aussi désespérantes.


En 20 ans, on a non seulement détruit ce système de santé mais également des vocations. Que d’infirmières, d’infirmiers, de médecins, d’aides-soignants qui n’y croient plus ! Et Emmanuel Macron et ses ministres, à l’instar des gouvernements Hollande et Sarkozy qui ont sévi avant eux, n’en ont rien à faire de cette situation dont ils sont les seuls responsables, ils n’auront jamais à passer par les urgences, eux, en cas d’hospitalisation, ils seront toujours reçus en grande pompe, on sera toujours aux petits oignons avec eux. Et si par malheur, le président devait être trachéotomisé, on ne mettra pas longtemps à lui trouver une canule adéquate ; on sera même prêt à lui en faire fabriquer une sur-mesure en quelques jours ; pour un président, on remue ciel et terre, même si c’est un président-fossoyeur du système de santé parce que les professionnels de santé ont une déontologie que la plupart des politiques n’ont pas ou plus, à force de se sentir invincibles.

Comme je l’ai vu à maintes reprises : à l’hôpital, il y a le petit peuple et les autres, c’est deux poids et deux mesures. Désormais, c’est monnaie courante d’attendre au minimum 12 heures aux urgences dans le secteur public. Quand des médecins annoncent qu’il y aura des morts à l’hôpital cet été, on peut les croire les yeux fermés. C’est dramatique et révoltant.


L’État tue par procuration. L’État maltraite par procuration. Et en toute impunité. Les politiques sociales et de santé publique sont à genoux, ce ne sont plus que des additions de souffrances, d’injustices et d’exploitation, au détriment des plus précaires et des professionnels de la santé. Le capitalisme détruit tout ce qui n’est pas rentable.

Quand aurons-une loi permettant aux victimes de maltraitances, de carences ou de violences par procuration, provoquées par des choix politiques, de porter plainte contre les présidents et les ministres responsables de ces politiques régressives et/ou répressives ? C’est trop facile de décider, d’ordonner des suppressions de moyens, de lits et de personnels hospitaliers ou de provoquer les violences policières entraînant des amputations, des éborgnements, des traumatismes psychologiques et/ou physiques, et même des morts. Les responsables gouvernementaux doivent rendre compte de leur cynisme, de leur mépris de l’humain, des libertés et des droits.

Fiasco politique


Le milieu médical va mal et le milieu médico-social ne va guère mieux. Conclusion : il vaut mieux éviter d’être malade, handicapé et vieux par les temps qui courent ; si vous accumulez les trois, autant prévoir tout de suite une concession dans un cimetière.

Tout le système de santé est désorganisé. Même en injectant des milliards, il faudra des années pour le remettre sur pied. Mais qui s’en soucie en dehors des personnes concernées ? Tomber malade, avoir un handicap du jour au lendemain ou devenir vieux, c’est comme mourir : ça n’arrive qu’aux autres. D’où ce sentiment d’indifférence quasi généralisée.

En attendant, on va dans l’espace grâce à des technologies de pointe, pendant que, sur Terre, certains sont mal ventilés parce qu’ils ne trouvent plus ou pas la canule adéquate dont ils ont impérativement besoin. De même que pour obtenir un nouveau fauteuil roulant électrique, il faut attendre des mois, car les stocks sont à flux tendu ou en rupture. Parallèlement, dans les hôpitaux publics, la qualité des soins est en chute libre, etc.

Être malade, en situation de handicap et/ou vieux et invalide, c’est loin d’être un idéal mais si, par-dessus le marché, on subit de plein fouet les carences induites par un néolibéralisme effréné, avec ses délocalisations insensées et forcenées, une destruction idéologique du tissu social et un mépris de classe assumé. À quoi on peut ajouter les impacts exponentiels de la pollution atmosphérique sur la santé, dont les premiers à pâtir sont les plus vulnérables, donc les vieux, les malades et les handicapés.

Moi, je n’ai plus grand-chose à perdre, j’ai vécu mes « Trente-Glorieuses ». Mais les autres ? Tous ces morts en puissance car dans l’incapacité de se défendre et de se faire entendre, sacrifiés sur l’autel du néolibéralisme pour faire des économies assassines.


Marcel Nuss

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