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Diète (in)hospitalière


Énigme médicale


Chaque hôpital a sa ou ses diététiciennes – ce sont le plus souvent des femmes que l’on rencontre dans cette profession. Mais, homme ou femme, ce poste est une véritable planque kafkaïenne et baroque.

À quoi servent les diététiciennes en général et, en l’occurrence, en milieu hospitalier ? À être une caution d’expertise patentée justifiant la malbouffe ?

Cela fait cinquante ans que je me pose la question et je n’ai toujours pas de réponse. Pendant ce temps, on mange mal, on mange très mal dans les hôpitaux, publics et privés. Au détriment de la clientèle souffrante.


Flash-back


Il y a cinquante ans, elles prenaient le temps de voir régulièrement les malades dans les services, les diététiciennes, afin de leur demander s’ils avaient des désirs particuliers, un régime alimentaire spécial, des intolérances alimentaires ou des aliments qu’ils ne mangeaient pas ou préféreraient.

En ce temps-là, les diététiciennes et les filles de salle – devenues des agents de service hospitalier au motif de les valoriser sans… mieux les rémunérer – avaient encore une marge de manœuvre budgétaire, aussi petite soit-elle, et une petite latitude pour proposer un extra. Par exemple, on me cuisait un steak ou une escalope, ou on me faisait des pâtes, c’était en fonction des disponibilités des filles de salle et des aides-soignantes (dans les années 1970/1980, l’hôpital était encore majoritairement féminisé, hormis la caste des médecins évidemment) et de ce qui traînait dans le frigo du service ; en ce temps-là, le personnel hospitalier pouvait encore combler un creux en mangeant les restes que les égrotants n’avaient pas touché.

On essayait alors d’améliorer autant que faire se peut et a minima les repas des hospitalisés longue durée que l’on avait à la bonne. Ce n’était guère grand-chose mais cela faisait du bien au moral et plaisir d’avoir été pris en considération de temps en temps.

"Ce n’est plus du service public, c’est une usine de chairs en souffrance."

Il est vrai qu’en ce temps-là l’hôpital était encore régi par une politique à visage relativement humain. C’était l’époque, dorénavant bien révolue, des grandes cuisines centrales, d’une certaine humanité, voire d’un certain humanisme, parce qu’il y avait encore quelques espaces de libertés possibles, cela dépendait uniquement du bon vouloir du personnel hospitalier. Et puis les règles d’hygiène n’étaient pas encore aussi drastiques, nonsensiques et incohérentes qu’elles le sont devenues à partir de la fin du XXe siècle.


Rentabilité


Tout est maintenant aseptisé à outrance et contingenté. Tout est régenté par le capital, le capitalisme, car tout doit être rentabilisé. La technicité a remplacé l’humanité. Le bien-être du cacochyme passe après son rapport coût/bénéfice. La maladie n’est plus qu’un business sordide. L’hôpital n’est plus qu’une machine à broyer de l’humain, bien loin de l’esprit originel du service public. Ce n’est plus du service public, c’est une usine de chairs en souffrance.

Aujourd’hui, à l'hôpital, tout est aseptisé mais rien n’est diététique, hormis les salaires du personnel soignant, pour lui c’est carême tous les jours.

On ne voit plus les diététiciennes, donc on ne vient plus vous demandez si vous avez des envies, des restrictions ou des besoins distincts pour les repas. Tout le monde ou presque est mis automatiquement au régime de la malbouffe. Les repas sont tout saufs équilibrés à l’hôpital, un comble et, accessoirement, de l’irrespect à l’égard des malades qui sont en droit d’attendre meilleur et mieux.

L’hôpital n’est pas un hôtel trois étoiles, si vous ne le saviez pas. Une semaine entre ses murs suffira à vous le faire comprendre. Des repas déséquilibrés, insipides, voire infects, sans imagination, cuisinés probablement sans plaisir, par des travailleurs à la chaîne sans inspiration ni états d’âme.

En une semaine, à l’exception du rituel croissant le dimanche, le petit-déjeuner est chiche, avec son petit pain quotidien accompagné du traditionnel beurre et confiture en quantité ridicule. Quant au reste, sur quatorze plateaux-repas, au menu, on se tape dix fois de la viande ou de la saucisse, deux fois du poisson, une fois une sorte d’omelette, une fois une infâme tartelette au fromage et des haricots plats en accompagnement, et systématiquement un petit pain qui sera jeté car on ne vous demande jamais si vous prenez du pain avec le repas. Dinde, poulet, boulette de viande hachée, rôti de porc, tout ce qu’il y a de moins onéreux, idem pour le poisson sans aucun goût et informe à souhait qui est évidemment servi tous les vendredis, montrant le degré d’originalité régnant dans les hôpitaux. Et puis, tous les midis, une entrée composée d’un légume cru râpé sorti du congélateur. Et tous les soirs, un potage à l’eau aromatisé de légumes, souvent un bout de fromage plastifié, des yaourts plastifiés ou un fruit.


Alors que l’on aurait besoin de douceurs et d’un minimum de saveurs, on vous donne des coupe-faim en guise de remontant. À en perdre l’appétit en quelques jours. D’abord, je mange pour manger, ensuite, je grignote, je sélectionne, je chipote. C’est monstrueux, la quantité de bouffe qui atterrit tous les jours dans la poubelle alors que des millions de personnes crèvent de faim, y compris en France.

De surcroît, on vous gave en 10 heures de temps. Entre 7h30 et 18h30, vous ingurgiter trois repas journellement. Dans ces conditions, comment s’étonner qu’il y ait des cas de dénutrition chez les hospitalisés de longue durée, surtout chez les personnes âgées ? Ça ne donne pas envie de manger, on préfère se laisser dépérir.

Et le coronavirus n’arrange rien à l’affaire. Avant, on pouvait compenser la malnutrition hospitalière par des gâteries rapportées de l’extérieur par des visiteurs compatissants. Ce n’est plus possible, les visites étant interdites par mesure de précaution.


Cure d’amaigrissement


Et les diététiciennes dans tout ça ?

Elles valident doctement et docilement, du sceau de leur présumée expertise, cette malbouffe qui est une injure à la gastronomie française et une insulte à la politique de santé publique. Démontrant le peu de cas que l’on fait du bien-être du citoyen hospitalisé et le peu de respect que l’on a envers les contribuables qui cotisent pour bénéficier d’une politique de santé digne de ce nom, et se retrouvent à picorer sans appétit dans des chambres souffreteuses.

Mais le plaisir, c’est que le système hospitalier français est en train de couler en raison d’amputations budgétaires continuelles depuis trente ans. L’hôpital est exsangue. L’hôpital est à l’agonie. Mais comme on ne se soucie de l’hôpital que lorsqu’on en a besoin, l’hôpital agonise dans une certaine indifférence générale.

"On se réveillera quand ce sera trop tard..."

Après soixante ans de rapports chaotiques et passionnés avec l’hôpital, comment ne pas pleinement mesurer la profondeur des maux et des ravages révoltants et cyniques dont souffrent les hôpitaux publics, et surtout celles et ceux qui les font vivre ?

C’est facile et confortable d’applaudir des semaines durant chaque soir, du haut de son balcon, le personnel soignant, ça ne coûte rien, ça ne rapporte rien non plus, ça fait kitsch et solidaire sans sortir de ses pantoufles. Et après ? Plutôt : et maintenant ? Les mains, les balcons et les applaudissements ont été remisés dans la case des souvenirs peu glorifiants.

On se réveillera quand ce sera trop tard pour l’hôpital, la santé publique et la santé de chacune et chacun. Ce jour-là, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas, on ne pourra pas dire que c’est la faute à pas de chance. Ce sera le résultat de l’indolence, de la crédulité et de l’égoïsme de chaque français. Ce sera la faute au laxisme sociétal et politique.


En attendant, on regarde la Macronie détruire le service public, détruire ce qui faisait la fierté de la France : sa politique de santé, le haut niveau de compétence de ses professionnels de santé.


Bonne année 2022

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