Comment peut-on accepter ça en France?

Dernière mise à jour : il y a 4 jours


Après plusieurs mois d'absence, à un an des présidentielles, je vais présenter quelques billets consacrés à la politique sociale. Chacune et chacun pourra ainsi se faire sa propre opinion sur les faits que je vais prendre en exemple afin d'étayer mes propos. Car personne n'est à l'abri d'une telle expérience déshumanisante.



G. doit patienter jusqu’à 10h30 tous les jours pour être levé et il est couché tous les soirs vers 21 heures. Pourtant il a 36 ans. G. est infirme moteur cérébral (IMC), trop dépendant pour être autonome et pas assez, d’après des critères administratifs très subjectifs, voire partiaux et déconnectés de la réalité, pour obtenir davantage d’heures d’accompagnement. Pire, sa « prise en charge » est souvent déshumanisée et même humiliante parfois. G. est seul dans son appartement de 14 heures à 19 heures et la nuit. Pour cette raison, si le haut du corps est habillé, le bas est juste recouvert d’une couverture afin de préserver son intimité. En effet, G. n’a pas suffisamment d’autonomie pour extraire son sexe d’un pantalon, d’où le choix pragmatique de la nudité ; ainsi il peut prendre son urinal. L’autre solution aurait été d’accepter l’usage de couches ou d’une poche urinaire, mais pourquoi le ferait-il puisqu’il n’est pas incontinent ? En revanche, quand il a des problèmes intestinaux, il peut se retrouver assis dans sa diarrhée jusqu’au service suivant ; à condition que l’auxiliaire de vie accepte de le nettoyer, car il arrive qu’elle refuse et le laisse planter dans ses excréments, le contraignant à attendre dans sa diarrhée la venue d’une auxiliaire plus consciencieuse. Heureusement, dans le lot, il y a des perles rares, humaines et généreuses, quand bien même elles ont un salaire de misère et souvent des enfants à charge.


"Si l’on ne supporte d’être confronté à des érections spontanées, que fait-on dans le médico-social, voire dans le médical ?"

Par ailleurs, G., à 36 ans, a des érections – à l’instar de tout homme normalement constitué –, il a des érections sous son plaid, il a parfois des érections pendant la douche, des érections sans attente triviale de sa part à l’égard de ses auxiliaires de vie, cela n’empêche pourtant pas certaines de se plaindre auprès de leur direction ; certaines s’offusquent qu’il ne porte pas de pantalon sous son plaid, alors que c’est également pour leur éviter des manipulations très pénibles qu’il se contente d’une couverture – il écope donc ponctuellement de plaintes choquées (l’une d’elle refusera de le laver durant deux jours). Si l’on ne supporte d’être confronté à des érections spontanées, que fait-on dans le médico-social, voire dans le médical ? À quoi servent les formations ? Par parenthèse, G. aimerait vivre nu dans son appartement, c’est légalement son droit, il est chez lui, mais ses auxiliaires le refusent, choquées. N’est-ce pas de la liberté conditionnelle qu’on lui impose ? En revanche, qu’une auxiliaire fasse un jour ses tâches en petite culotte et soutien-gorge – au motif d’être à l’aise –, c’était normal. Comment rester de marbre alors que l’on souffre d’abstinence ? De plus, G. a plusieurs fois fait la demande d’un lit médicalisé double car ça lui arrive d’avoir ponctuellement de courtes liaisons amoureuses, mais sa demande est rejetée parce qu’il n’est pas en couple ; par conséquent, la copine, obligée de dormir sur le canapé du salon, le plaque en raison de cette situation peu glamour ; sans compter que, s’il déclarait un concubinage, il perdrait son allocation aux adultes handicapés (AAH), j’y reviendrai dans un autre billet.



Je n’ai jamais eu de telles difficultés avec mes accompagnants et accompagnantes en emploi direct. J’ai le plus souvent été a minima respecté, quand il n’y avait pas de la complicité ; il est vrai que je savais ce que je pouvais demander et attendre de chacun et chacune. Par exemple, certains prendront rendez-vous avec des prostituées pour moi, sans émettre le moindre jugement. Par ailleurs, pour préserver le dos de mes accompagnants et mon confort, cela fait des années que je suis nu sous une couette toute la journée, si je n’ai pas de sortie de prévue ; ça n’a jamais dérangé personne, mes accompagnants me sont au contraire reconnaissants de cette initiative. Et en été, il m’arrive de faire du nudisme les jours de grosse chaleur, sans que cela perturbe mon entourage.


Ces constats me confortent dans l’idée qu’il y a un problème de culture, de formation et d’éducation dans le médico-social. J’avais d’ailleurs déjà fait les mêmes constats lorsque je travaillais pour des écoles de formation.


"on entretient sans états d’âme une maltraitance rentable au profit d’un système dont les personnes handicapées et les auxiliaires de vie sont des victimes collatérales."

Dernière remarque : G. mange toute l’année couscous, tajines, steak haché, etc., car ses auxiliaires sont pour la plupart d’origine maghrébines. Nulle ségrégation ou xénophobie dans cette précision, c’est un fait avéré que dans le médical et le médico-social les « basses besognes », les plus sous-qualifiées (ménage, courses, repas, soins d’hygiène etc.), sont fréquemment attribuées à des femmes immigrées, surtout dans les grandes villes, qui, d’après de nombreux retours, ne maîtrisent souvent pas ou mal le français. Mais ce ne sont pas ces femmes qui sont à blâmer, c’est le cynisme de leurs employeurs qui les exploitent sans vergogne, parfois illégalement. Tout est bon pour faire du fric sur la misère humaine, dans le milieu du prestataire. Les services d’aide à domicile, ainsi que les maisons d’accueil spécialisé, sont des marchés lucratifs aux mains de groupes dont l’humanisme et la qualité des prestations n’est pas la priorité ; partant, on entretient sans états d’âme une maltraitance rentable au profit d’un système dont les personnes handicapées et les auxiliaires de vie sont des victimes collatérales.

En fait, G., vu sa situation, afin d’avoir de meilleures conditions de vie, devrait probablement bénéficier, de la part de la Maison départementale des personnes handicapées (MDPH) du Rhône, de plus d’heures de prise en charge. D’une part, en raison de son taux de dépendance, d’autre part, car il est diabétique. Or, prendre le petit déjeuner à 11h30 et attaquer le déjeuner au plus tard vers 14 heures, n’est pas fait pour arranger son diabète, il devrait se lever plus tôt afin d’espacer davantage les prises de repas. Mais, malgré les certificats médicaux de plusieurs spécialistes, la MDPH ne veut rien entendre, contraignant G. à porter l’affaire devant le tribunal de grande instance.


Ce que subit G. quotidiennement, des dizaines de milliers de personnes handicapées et âgées le vivent tous les jours aux quatre coins de l’Hexagone, dans une quasi totale indifférence. Avec l’aval implicite d’un gouvernement hermétique à la politique sociale, quoi que ses membres affirment, Emmanuel Macron et Sophie Cluzel en tête.


Dans le médico-social, particulièrement à domicile, la maltraitance est banale et banalisée. Si banale qu’elle relève d’une certaine normalité, y compris chez les victimes elles-mêmes, qui vont du reste rarement plus loin que se plaindre auprès du service d’aide à domicile (quand elles le font), lequel service, au mieux, remplacera la coupable ou fermera les yeux.

Les atteintes à la dignité des plus vulnérables, les infractions à leurs droits et à leur autonomie, sont innombrables et trop négligées. Pourtant, tant de personnes handicapées et du troisième âge, sont traitées comme des lapins en cage. Qui voudrait vivre une existence pareille, absolument personne ? C’est cependant le quotidien de millions d’êtres humains en 2021 en France, pendant que d’autres ont du fric à profusion qui pourrait soulager des misères inacceptables.


Pour que ces êtres aient une vie plus digne, plus respectueuse et plus autonome, il faut injecter davantage de moyens financiers dans l’accompagnement et les soins aux personnes, améliorer des formations au rabais, surtout pour les auxiliaires de vie, qui sont mal sélectionnées, mal encadrées, très mal payées et corvéables à souhait. De plus, il faut que le gouvernement revalorise la Prestation de compensation du handicap (PCH) et que les MDPH, d’un grand nombre de départements, octroient plus d’heures d’aides humaines. Est-ce défendable de faire des économies sur le dos des plus précaires et des plus vulnérables ?

À vrai dire, les personnes handicapées et les personnes âgées dépendantes n’ont guère plus de valeur que le coût de la survie, aux yeux de l’exécutif et des pouvoirs publics. Un exécutif, soutenu par des parlementaires, qui, tout en fustigeant l’assistanat, y maintiennent hypocritement les plus fragilisés, les plus précarisés, et les plus inculturés en général, donc les moins aptes à se défendre efficacement contre le bulldozer administratif et étatique.

Ce qui se passe dans les hôpitaux, les services publics, est aussi révoltant, inique et inacceptable, que ce qui se passe dans le médico-social. Face aux grands patrons du CAC 40, les pauvres, les aliénables, le petit peuple en somme, ne vaut rien, du moins rien de plus qu’une main-d’œuvre à pressurer sans scrupules.


"A-t-on conscience que des millions de Français sont réduits au pathétique statut d’objet de soins et de compassion ? Comment trouver du sens à son existence dans ces conditions ?"

Il est vrai que les gouvernements ont les coudées franches face à des victimes dociles voire soumises, un petit peuple résigné, à l’instar de tellement de personnes handicapées qui vivotent, en ruminant pour certains leur aigreur et leur rancœur de laissés-pour-compte malchanceux. Plutôt que de se regrouper, de s’organiser et de manifester jusqu’à être vraiment entendues et considérées. La résignation et le fatalisme n’ont jamais mené quelqu’un vers la liberté. Malheureusement, dans le milieu du handicap, pour justifier son immobilisme, on cultive paresseusement les « oui, mais… » qui ferment la porte à toute émancipation. Mettant en lumière les conséquences néfastes de l’assistanat sur tout être humain n’ayant pas les ressources et la volonté pour s’échapper de ses griffes déshumanisantes.

A-t-on conscience que des millions de Français sont réduits au pathétique statut d’objet de soins et de compassion ? Comment trouver du sens à son existence dans ces conditions ? Surtout si l’on n’a pas la culture pour ouvrir son horizon, s’abrutissant à longueur de journée sur les réseaux sociaux, unique lien de socialisation par le biais de relations virtuelles, le plus souvent factices.

La liberté a un prix et il n’y a pas d’autonomie sans prise de risque. Un prix très élevé lorsqu’on est considéré comme un tocard congénital. Donc, à quand un vrai soulèvement des assistés, sans l’emprise et la récupération des associations – l’Association des paralysés de France (APF) est, par exemple, tout sauf impartial puisqu’elle gère des services de soins à domicile, dont un certain nombre sont réputés pour leur laxisme et leur manque de professionnalisme – et des partis politiques manipulateurs ?

Marcel Nuss

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